Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Ah, la poésie...

LA PORTE NOIRE



À Patrice Llaona

1

En arrivant ce soir
à l’entrée de la ville

impossible de savoir si c’est la nuit
ou les traces d’un incendie

Au-delà de cet arc noir
la magie de l’ancienne Egypte –
les lampes nocturnes donnent aux ténèbres
des pétales de jour

Jour de la nuit, toujours
sur les quais vides
Jour de la nuit
Bruit du vent dans les pins
Pays qui réconcilie la grotte
à la pâleur lunaire d’un amour

*

Je viens des routes du Sud et j’ai mille noms
Ne me cherchez pas à l’hôtel du nord
ou sur les Pages Jaunes
Je viens d’un passé tout autant que de ce qui s’annonce
Ce poème est à peine une trace
juste une feuille morte
qui se confond avec des papiers gras

Ne prenez pas le je du poème
pour celui qui écrit
La main qui frappe sur le clavier a traversé les ans :
des vies multiples, plusieurs villes
et tant d’images pour un même visage
Restent quelques mots, quelques fragments
de ce très long voyage

La route balayée par la bise s’éloigne vers le nord
derrière les dos tournés et les néons criards
J’arrive d’un néant plein d’images et sans nom
d’une invisible frontière
qui donne voix,
d’une langue étrangère aux paroles policées
d’une langue barbare

2

Hier, dans la cathédrale
qui porte le nom du centre de mon nom
il m’a guidé jusqu’à la toile

j’ai vu la toile, son rêve
et mon rêve d’un jour
dans le dédale de la colline
désorienté par la suite des couloirs
et des cours

J’ai vu le tourbillon
du blanc calcaire et du noir d’encre,
ce qu’il advient
dans l’éclair de l’instant,
l’éclat qui laisse en soi
des traces de mica

J’ai vu tout ça un soir,
guidé par lui dans ce dédale
ce piège des silences et des cours
La nuit était sortie avant notre échappée
On a retrouvé l’odeur de gasoil brûlé
le bruit des voitures
les lumières des vitrines
le pont sur le Doubs
la rue Battant
et ses pavés

Ce fut à peine une approche
J’étais trop loin
trop loin des cours, des rires, de ces rites
Je n’ai jamais compris le deuil qui m’étreint
cette chape andalouse
dans cette ville dont j’entends toujours l’adjectif
en pensant au mot byzantin

3

Ne cherchez plus les quais
la Nef des fous
– fumées, usines, horloges
façades de verre noir,
dissipent le passé –

elle a échoué dans les marécages
où s’abîment les âmes
dans les tavernes nichées dans des caves
et la pénombre où l’on fume
du hasch

La roue tourne
et le sens s’inverse

Les vieux poissons de la nuit
remontent à la surface
Je vois leurs ventres blancs de cadavres
Je tremble un peu
Les yeux de l’ami sont crevés

Chronos est le maître à présent
La vitesse s’accélère
Je ne suis qu’un passager qui compte les mirages
dans cette ville ou dans une autre
Je brûle la fausse monnaie qui s’échange à la hâte
Je bois un vin nouveau au comptoir
voyageur sans nom
que ne suit même plus son ombre

© Alain Jean-André - Tous droits réservés.
Poème paru dans Arpa n°97, en 2009.