Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Et la musique !

ḖCOUTER DE LA MUSAK


24 juillet 2009

Ce soir à Metz, allongé sur le lit, j’écoute la radio dans l’obscurité de la chambre, volets fermés, autant dire le dos tourné aux lumières de la ville, à la foule des rues, à l’animation des terrasses des cafés ; j’écoute, j’aime écouter, quand je suis de passage à Metz, une radio allemande. Ce soir, je capte Europa Welle.

Je n’écoute pas cette station pour entendre de la musique, me bercer avec un bruit de fond – je le fais pour entendre, de cette ville de la Lorraine du nord, une station allemande, quelques phrases en langue allemande, des brèves qui commencent par Berlin, Paris, New York, Moskau ; des communiqués d’agences de presse qui donnent des nouvelles du monde ; et aussi de longues séquences musicales, des « chansons » de style proche – mais peut-on employer le mot « chansons » ? – le plus souvent des voix d’hommes ou de femmes bien timbrées qui chantent en anglais, mais sans réelle force expressive. C’est vraiment curieux. On entend plutôt des effets qui se répètent jusqu’à plus soif, qui reprennent une mélodie proche d’un tube qui a marché, a connu un succès mondial et enivré des millions de têtes, tant il a été repris sur les ondes de milliers et de milliers de radios, des grands réseaux nationaux aux petites radios locales de cantons, de comtés, de villes minuscules piquées au fond de vallées dominées par de hautes montagnes ou sur un rivage désolé ou glacé qui borde un couloir maritime emprunté par des porte-conteneurs et des tankers géants.

En écoutant cette musique, cette word music, on sent le rouleau compresseur de l’entertainement, l’artillerie lourde du business musical qui inonde la planète ; ce soir, diffusée par une station allemande (de Saarbrücken, me semble-t-il), hier soir, quand j’ai mis la radio dans un bourg plus au sud, venue d’une ville située au-delà des Alpes, de Lugano, en Suisse, avec des phrases et des informations en italien cette fois – dans les deux cas, un même déferlement musical d’une force par moments inouïe, que je n’écoute pas sans réserves.

Cette musique devient vite monotone, lassante, nauséeuse, tant elle reprend les clichés les plus éculés. Elle fait penser à ce qu’on nommait il y a plusieurs décennies de la « musak » (mais une « musak » plus dynamique, plus rythmée), c’est-à-dire une musique d’ambiance de supermarchés. J’avais appris qu’elle était destinée à mettre en état de semi-hypnose le consommateur qui arpente les travées, à le conduire dans un état proche de l’ébriété, qui levait toute inhibition, le conduisait à charger son caddie avec moins de réserve, ou sans réserve du tout, et à consommer sans frein dans les nouveaux temples de la consommation. J’ai même lu à l’époque dans un magazine alternatif qu’on expérimentait la méthode dans une étable en Hollande : on espérait que les vaches produirait plus de lait – et ce soir, allongé sur le lit, dans l’obscurité de la chambre, je me rends compte que ce que j’entends c’est bien de la musak, de la musique de supermarché, d’ascenseur, de salles d’attente ; à présent elle n’est plus seulement présente dans les magasins, les centres commerciaux, les salles d’attente, elle s’est glissée dans les appartements, les salons, les chambres, les salles de bains – dans les espaces privés – elle s’est même insinuée plus profond avec les baladeurs MP3 : dans le crâne, le corps, le soi ; cette part très personnelle, intime, cachée, colonisée par la musak, par ce qui m’apparaît ce soir comme une musique kitsch, qui répète, qui se répète, qui tourne constamment sur elle-même, qui fait sans fin des volutes, des rythmes reproduits par des ordinateurs, sur des pistes qui se multiplient, des instruments qui s’ajoutent aux instruments, une production mécanique, plutôt électronique grâce au numérique, de la musique redondante – qui peut donner des morceaux tout à fait exceptionnel (je me rappelle de la composition d’un musicien anglais, j’ai oublié son nom, à partir de l’enregistrement de la chanson d’un clochard dans la rue, répétée par l’ordinateur, chaque fois avec ajout d’un instrument, un violoncelle, des violons, un orchestre, ce qui transformait une sobre cantilène en véritable symphonie ) ; mais cette musique répétitive, qui pénètre non seulement le crâne, mais aussi le plexus, le corps entier, qui fait vibrer chacune des cellules, est aujourd’hui recherchée pour atteindre la transe, sortir des limites, entrer dans l’absence du temps, avec l’aide de l’alcool ou de drogues, et plonger dans un état d’hypnose, de vide – l’inverse d’un vide mystique : une sorte d’état comateux, proche des odeurs de l’hôpital – ; et ce soir, en entendant cette musak, je suis gagné par une forme de lassitude. Je coupe la radio, je n’entends plus alors que le ronflement des moteurs des poids lourds internationaux qui descendent de Luxembourg ou qui remontent de Nancy, Dijon, Lyon, Turin même ; la nuit baigne dans un autre paysage sonore, semblable aux bruits des rouleaux sur une plage de Valparaiso ou de San Diego, quand on s’installe sur le toit plat d’une maison en adobes, les yeux ouverts un moment sur un manteau d’étoiles, avant de s’enfoncer dans le sommeil, harassé par une longue journée de déambulation.


© Alain Jean-André. Texte paru dans la revue Diérèse n°50, Automne 2010. Droits réservés.