Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Ici & là

METZ, UN VIEIL ITALIEN


5 septembre 2012

À la fin d'un séjour à Metz, un dimanche, je me suis arrêté sur l’Esplanade, dans le soleil d’une fin d’après-midi. Je me suis assis sur un banc qui venait de se libérer et j’ai commencé à lire quelques articles d’un magazine italien que j’avais acheté à la gare.

À peine avais-je lu deux ou trois pages qu’un homme est venu s’asseoir à mes côtés. Il portait un costume bien taillé, mais défraîchi, et un chapeau. Il s’assit en croisant les jambes et se mit tout de suite à me parler, avec un fort accent. Il commença à me conter sa vie, ou plutôt à me livrer des fragments de sa vie dans un flot de paroles. Venu d’un lointain village italien, il avait la nostalgie de sa terre natale, mais il ne pouvait pas y retourner. Son frère était mort, là-bas peut-être ; sa femme était morte, dans cette ville, à Metz.

Il m'était difficile de suivre ses propos, non seulement à cause de son fort accent, mais aussi à cause du manque de cohérence de son récit. Sa femme était tombée malade, il avait fallu l’amener à l’hôpital, une chose très compliquée pour lui : il ne possédait pas de voiture, ne savait pas conduire, sa femme avait un cancer, elle souffrait, il fallait trouver un moyen de se rendre à l’hôpital.

Constamment, il mêlait des images de sa femme malade à l’impossibilité de retourner dans son village natal, comme dans un mauvais rêve. Il ne travaillait plus, probablement à la retraite. Il ressemblait aux personnes âgées, et moins âgées, assises sur une chaise, devant la porte de leur maison ou à la terrasse d’un café, dans les Abruzzes ou dans les Pouilles. Je n’ai pas pu savoir de quelle région il venait, ni de quel village, ou je n’ai pas compris sa réponse. Il ne cessait de revenir à ces allées et venues entre son drame, peut-être proche, et sa situation d’exilé. Il s’excusa plusieurs fois de me raconter tout ça ; il n’arrêtait pas pour autant son récit confus, il poursuivait son monologue sans me permettre de lui poser une question. Il parlait sans me regarder, le regard fixé sur les images d’une vie que je ne voyais pas, et dont venaient les phrases qu’il prononçait. Je n’aurais pas été étonné, en baissant les yeux, de découvrir une valise en carton aux serrures hors d’usage, entourée par une ceinture en cuir, posée à ses pieds. Pourtant, de nous deux, le voyageur, c’était moi, pas lui.

Finalement, au bout de je ne sais combien de temps, je me suis levé et je lui ai dit : « Arrivederci, Signore ! » Il a levé des yeux vitreux vers mon visage, je fus incapable de deviner s’ils exprimaient de la surprise ou du désarroi. Je l’ai quitté avec une sorte de regret. J’aurais aimé discuter avec lui, parvenir à mieux comprendre ce qu’il tentait de raconter ; mais il n’était pas certain qu’un dialogue fût possible, au moins en si peu de temps. Je devais partir. Peut-être fréquentait-il régulièrement l’Esplanade dès que les rayons du soleil réchauffaient l’après-midi et s’installait-il ainsi à côté du premier venu pour lui raconter sa vie.

Le vieil homme m’avait semblé perdu dans son propre malheur, devenu incapable de suivre la beauté de cette fin d’après-midi ; il m’avait paru muré dans un drame dont j’ai à peine perçu quelques bribes, et que j’ai peut-être mal interprété.

Je me suis soudain reproché de ne pas lui avoir demandé : « Quelle profession avez-vous exercée ?  » J’aurais aimé savoir quel travail l’avait amené à se fixer en France, à s’éloigner de son lieu d’origine. La seule question que j’avais pu poser portait sur son village natal ; je n’avais pas compris sa réponse, s’il y en eut une. Il avait poursuivi son monologue de la même voix, comme s'il n'avait pas entendu ma question.

Insatisfait, je me suis retourné, prêt à revenir vers lui, à lui poser clairement la question : « Quel emploi avez-vous trouvé en France, Signore ? » Mais il avait quitté le banc. Deux adolescentes nous avaient remplacés. Dans la foule des promeneurs, je n’ai pas retrouvé son costume défraîchi et son chapeau noir. Une brise légère, qui venait de la Moselle, annonçait la fin de l’après-midi. Pour moi, il était l'heure de partir. j'ai descendu les marches pour rejoindre le Quai des régates et gagner le parc de stationnement où se trouvait ma voiture. J'avais devant moi deux heures de route dans la lumière printanière.


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