Montagnes bleues le site d'Alain Jean-André

Ici & là

LUXEUIL, VILLE THERMALE


2 mars 1996

Je viens de traverser à pied la petite ville des années 1930, et j’ai ressenti encore une fois, avec une intensité trouble, cet attrait pour cette cité figée dans le passé. Sans doute me rappelle-t-elle l’époque de mon enfance, un temps définitivement perdu, dont je m’étonne de voir encore des vestiges. Malgré la rénovation des boutiques et la multiplication des agences de banque, qui vont bientôt faire croire qu’on vit en Suisse, la rue principale, qui rassemble l’essentiel du commerce – à l’exception des grandes surfaces envahissantes de la périphérie –, conserve l’image donnée par le peintre Jules Adler dans l’entre-deux-guerres. Le plus grand changement provient de l’invasion des voitures ; on n’ose pas rêver d’une rue qui serait uniquement réservée aux piétons : une telle proposition susciterait sans doute une levée de boucliers.

Philip Kaufman, le metteur en scène américain qui a adapté pour le cinéma le roman de Milan Kundera L’Insoutenable légèreté de l’être, a tourné plusieurs scènes de son film dans cette petite ville. Il est piquant de constater que Luxeuil remplace une station balnéaire de Bohême. Comme si le regard du metteur en scène ne plaçait pas cette cité dans l’est de la France, au pied des Vosges du Sud, mais du côté des monts de Bohême. Je ne sais si les édiles locaux ont imaginé, même pour plaisanter, un jumelage avec l’une des cités thermales qui ont connu Kafka, Stefan Zweig, Lou Andreas-Salomé, et bien d’autres écrivains avant l’effondrement européen de 14-18. Je crains qu’on n'en reste à des filiations franco-françaises, celle des stations thermales de cette région, ce qui ramène sagement à l’époque de Napoléon III.

Et pourtant, quelle ouverture ! Cette ville, qui eut déjà une vie active au temps des Celtes, puis des Romains, connut aussi une haute période à l’époque de Saint Colomban, venu d’Irlande. Qu’un rapprochement se fasse entre cette région sous-vosgienne et les massifs de Bohême ajouterait à Luxeuil une autre dimension européenne. La géographie et l’histoire pourraient être présentes à ce rendez-vous, mais aussi la musique, la littérature. Construire ce genre de pont ouvre toujours des perspectives ; cela permet d’échapper à l’enfermement d’un lieu, d'une ville, d’un terroir, sans renier ses appartenances.


© Alain Jean-André - Texte paru dans R.A.L. n° 88, octobre 2004. Droits réservés.